Salafisme : DAESH ouvre de nouveau le débat

Affaibli sur son califat en Irak et en Syrie, DAESH augmente ses actes sur le sol mondial et plus particulièrement européen. L’attaque terroriste d’hier à l’église de Saint-Etienne-du Rouvray en Normandie, pointe de nouveau la volonté du groupe Etat Islamique de toucher les lieux de cultes religieux contraires à leur idéologie. Une idéologie qui porte un nom selon le premier ministre Manuel Valls : le salafisme.  

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François Hollande, son ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et le patron du Raid Jean-Michel Fauvergue à Saint Etienne-du -Rouvray ce matin. C.Photo : Boris Maslard | POOL | AFP.

Le volet sécuritaire, à juste titre, occupe, actuellement les pensées de nombreux français, de politiques et de médias. La multiplication des actes terroristes revendiqués par DAESH, sur le sol français mais pas que, pose sans cesse la même question  : comment l’éradiquer ? Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo en Janvier 2015,  les débats sont ouverts, les critiques envers le gouvernement , justifiées ou non, sont nombreuses, les propositions aussi mais un constat reste implacable : il est très difficile de surveiller tout le territoire et tous les individus jugés à risques.

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Carte des attentats revendiqués par Daesh de Janvier 2015 à Mars 2016. Source internet : BFM

Une situation de guerre malgré le prolongement de l’Etat d’Urgence pour 6 mois supplémentaires voté dernièrement, les nombreuses perquisitions réalisées dans le pays et les attentats déjoués depuis 6 mois. Dans un rapport dévoilé début Juillet 2016, Pierre Pietrasanta, le secrétaire national à la sécurité du parti socialiste et rapporteur de la commission d’enquête sur les attentats, annoncé qu’une dizaine d’attentats terroristes avait été déjoués en France depuis un an. Le coordonnateur national du renseignement, Didier Le Bret avait même sorti une phrase lourde de sens devant la commission d’enquête national le 18 Mai dernier : « Nous avons tout eu ». Des projets comme celui ciblant la base militaire de Port Vendres où trois djihadistes voulaient filmer la décapitation d’un haut gradé ou encore celui de trois mineures interpellées à Roubaix, Lyon et Brie-Comte-Rober qui prévoyaient d’attaquer une salle de concert, deux cafés et un centre commercial à Paris. 

Un rapport rassurant d’un point de la vue de la réactivité, contrebalancé, depuis ce matin, par le profil de l’un des terroristes, Adel Kermiche. Fiché S, habitant de Saint-Etienne-du Rouvray, il était assigné en résidence chez ses parents, portait un bracelet électronique et pouvait se promener le matin. La fermeté de la sanction ,au vu du profil de l’individu, sera certainement discutée à l’Assemblée Nationale. Les lois républicaines également. Un débat qui s’ajoute à celui du dispositif policier lors de l’attentat de Nice. 

Si les actes sont isolés un peu partout dans le monde, ils relancent le débat sur  le salafisme. La France compte une minorité de pratiquants de cette vision du Coran,comme de nombreux pays d’Europe, mais les chiffres augmentent selon le ministère de l’Intérieur. Historiquement, ce courant idéologique, plus que religieux, puise sa racine dans le mot arabe salaf, qui veut littéralement dire « les prédécesseurs ». Mohamed Sifaoui, journaliste et spécialiste de la question, avait dévoilé la doctrine  de ces membres dans le Figaro en 2009 : « On parle d’essalaf essalah, ou des « pieux prédécesseurs », pour désigner les premiers compagnons du prophète Mahomet. Aujourd’hui, les salafistes les prennent pour exemple et appellent à un retour à « l’islam des origines », expurgé de la bidaa ou des « innovations blâmables » qui, de leur point de vue, pervertissent la religion. Ainsi, toutes les influences occidentales, toutes les idées humanistes et les principes philosophiques, comme la démocratie ou la laïcité, sont rejetés. Pour DAESH, les occidentaux sont des mécréants ».        

Un comportement analysé par  Asma Guénifi, psychologue clinicienne à l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT), qui s’est intéressée au profil  des salafistes. Une enquête dévoilée en 2014. Elle s’est entretenue avec trois salafistes français repentis et a décrypté tout ce qui a été écrit sur les acteurs de cette mouvance : « Ils partagent une vision sectaire. Les salafistes idéologiques se sentent purs, ils sont convaincus que c’est l’autre qui n’est pas bon, l’autre qui devient une menace, un impie, un apostat, un ennemi à abattre. Nous avons là tous les éléments constitutifs de la psychose paranoïaque. Le salafiste considère que les autres veulent lui faire du mal, alors il doit se protéger. Il va alors s’enfermer dans la religion, dans la prière. Il est paranoïaque, mais il n’est pas fou, pas schizophrène. Il ne perd pas la raison, il s’approche toujours de la réalité ». Parmi les causes avancées l’enfance : « Chaque profil est différent. Mais on remarque qu’il y a souvent eu ce qu’on peut appeler un dysfonctionnement familial. C’est un divorce, des non-dits, des carences affectives… Aucun parent n’avait vraiment sa place, avec une absence du père. Une absence réelle a la suite d’un décès puis un deuil qui n’a pas été fait. Ou une absence psychologique, avec une autorité qui ne joue pas son rôle, incapable d’interdire, de mettre de barrières. »

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Pierre Conesa. Ancien Haut Fonctionnaire du Ministère de la Défense, auteur du rapport « Quelle politique de contre-radicalisation en France? ».

Pierre Conesa, que nous avons interviewé en Mars dernier, quelques semaines après l’attaque du Bataclan, pointé de façon très précise, cette doctrine qui inonde l’esprit des jeunes radicalisé(e)s. L’ancien haut fonctionnaire du Ministère de la Défense, pour son rapport « Quelle politique de contre-radicalisation en France ? », publié en 2014, a rencontré de nombreux jeunes dans cette situation. Il désigne le salafisme comme la cible : « L’individu isolé se retrouve dans la nouvelle identité qu’il acquiert, habité par la fierté d’entrer dans un groupe « d’élus » qui a compris les mécanismes profonds de la marche du monde et se conforte de son isolement. Le contre système idéologique prôné par le groupe consiste en une lecture des textes sacrés aussi littérale et exclusive qu’imaginative pour se couper des Autres : refus de partager les repas avec des croyants d’autres religions ; refus de mélanger les ustensiles de cuisine, refus de mixité, isolement des femmes…le retour à la charia en somme ». Une première étape qui pousse, un individu à partir en Syrie ou à augmenter sa haine envers son pays occidental. 

Une nouvelle façon de penser de vivre, le tout poussé par des « disséminateurs » comme l’explique, Pierre Conesa, toujours dans son rapport : « Pas de gourou, le croyant contacte des référents par les moyens modernes sans toujours les rencontrer. Un rapport de l’ICSR de Londres appelle ces référents des « disséminateurs », sorte de sympathisants hyper actifs sur le Web comme Ahmed Moussa Jibril, Américain d’origine palestinienne, ou Moussa Cerantonio, Australien converti. Sans jamais constituer de groupes organisés, ni inciter directement à la violence, sans se prétendre membre de l’un ou l’autre des groupes terroristes, ceux-ci font écho à tous les attentats et actions de ces derniers. L’étude montre qu’ainsi l’EIIL est le plus référencé des groupes terroristes, suivi du Front Al Nosra…. ». L’occassion pour l’expert, comme plusieurs de ses confrères, de fustiger l’attitude de l’Arabie Saoudite. Soutien des pays occidentaux contre DAESH, le pays a pourtant adopté depuis des siècles le courant wahhabite, branche idéologique similaire au salafisme. Un point de vue notamment partagé par Alain Chouet, ancien chef de poste de la DGSE à Damas, puis cadre supérieur des services secrets.

Si du point de vue de la méthode de recrutement, les avis convergent, la vision du salafisme développée par plusieurs experts, dont Pierre Conesa, elle est contestée. A l’image de Samir Amghar, chercheur à l’Université libre de Bruxelles qui pointe, dans le Journal Le Monde, les disparités au sein de la branche salafiste : « Dans les années 1990, il pouvait y avoir une forme de continuum. Mais lorsqu’au début des années 2000, l’Arabie saoudite s’est clairement opposé au djihadisme, cette relation mécanique n’a plus existé, affirme Samir Amghar.Les observations de terrain montrent qu’il n’y a pas de relation de causalité ». En ajoutant que : « la majorité d’entre eux sont « quiétistes », animés par des préoccupations religieuses et hostiles à toute implication dans la vie sociale et politique. « Ils sont très critiques envers les djihadistes car ils les accusent de mélanger religion et politique ». L’expert ,comme plusieurs confrères, précise cependant que « Cela n’empêche pas qu’un quiétiste puisse basculer dans la violence par déception envers le manque d’action politique ».

Des opinions contrastées qui ont suscité le débat récemment après les propos de Manuel Valls en Avril dernier. Le premier ministre qualifiant le salafisme  » ennemi numéro un dans la lutte contre les actes terroristes.

Pour en revenir à internet et aux méthode de recrutement , ils permettent, selon Wassim Nasr, journaliste à France 24, à la fois aux futurs djihadistes de discuter avec des relais mais aussi de voir les attentats et les décapitations revendiquées par le groupe Etat Islamique. Nouvelle preuve encore ce matin. Selon Soeur Danielle, qui a donné l’alerte, les deux individus ont filmé la scène d’égorgement. Un choc des images présenté et dénoncé par le journaliste le 28 Décembre 2015, sur le site Bondy Blog : « C’est aussi une victoire dans la communication. Il faut souligner qu’ils touchent la France, le cœur de l’Europe avec des Français et des Européens. Cela ne sert plus à rien de frapper l’Irak et la Syrie si la menace est interne. Ceux qui ont pensé la logistique sont Européens. Abdelhamid Abaaoud n’est pas le cerveau présumé des attentats de Novembre dernier, mais bien l’organisateur. Les armes ont été achetées en Europe, l’artificier est Belge. L’EI arrive à retourner des Occidentaux contre leurs nations. Grâce à Youtube, alors qu’avant pour comprendre il fallait lire et se documenter, aujourd’hui il suffit de regarder une vidéo. Il n’y a aucun effort à faire, c’est plus facile ».

Wassim Nasr qui a commenté ce matin, l’attaque, survenue dans l’église : « C’est une première car ils se sont attaqués à un religieux. Ils ont franchi une étape.  Il n’y a jamais eu d’appel explicite officiel de l’EI à viser les églises en France […] La logique de l’EI concernant les attentats en France, c’est celle de la loi du Talion. Mais selon les textes de l’islam, les moines et les prêtres ne doivent pas être tués. L’EI a déjà revendiqué l’attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray, mais il va probablement publier prochainement une justification à cet acte. Laquelle ? Je l’ignore mais ils trouveront ». Ne pas attaquer les hommes mais les lieux. Un principe qui n’a pas été respecté mais selon Wassim Nasr, cette vision s’applique surtout  » dans les territoires où DAESH a le pouvoir ».

Les menaces contre les cultes religieux, eux, ne datent pas d’hier. Le 19 avril 2015, Sid Ahmed Ghlam est arrêté en plein Paris. Fiché S, il préparait des attentats contre l’église Saint-Cyr-Sainte-Juliette-Sainte-Thérèse, à Villejuif.  Si on ne trouve pas d’appels aux meurtres de religieux dans l’islam, on en trouve dans ceux des groupes salafistes radicalisés. Un constat qui vient contredire en partie le raisonnement de Wassim Nasr. Dans le numéro 5 de Dar al-Islam sorti en 2015, une revue de propagande éditée en français par l’organisation DAESH, les auteurs appelaient à viser notamment les lieux de culte, précisément « les synagogues, les églises » et les « lieux de prêche des apostats », en plus des « lieux touristiques », « grandes surfaces » et « loges maçonniques ».

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Vidéo de Amedy Coulibaly, auteur des tueries dans le magasin Casher en Janvier 2015, postée sur Internet après sa mort.

Du côté des solutions, dans son rapport Pierre Conesa n’hésite pas à fustiger l’attitude des des autorités musulmanes. Excluant toutes idées nationalistes, il pointe ,à la fois, le courage de certains intellectuels et certaines associations ,comme l’Union des Mosquées de France,  mais aussi le silence d’autres organisations ,comme Le Comité contre l’Islamophobie en France, qui laisse place au malaise :  » La cible unanime des Salafistes quiétistes ou jihadistes est « l’Islam de France » et ses représentants, qui organisent la soumission de l’Islam à la République. Aussi significatif est la crainte de se voir accusés de « trahir l’Islam et les Musulmans », accusation fréquente à l’encontre de tout structure de l’Islam de France, en cas de prise de parole publique sur le sujet. Ce blocage psychologique et politique a longtemps été difficile à lever, il est pourtant essentiel pour construire une politique de contre-radicalisation. Il est en train de changer à grande vitesse sous la poussée de différents acteurs associatifs et membres de la société civile. » Un propos qui a deux buts : cibler encore plus les potentiels salafistes et éviter les amalgames au sein de la population.

Un constat validé par Bernard Rougier, politologue et spécialiste du monde arabe, ce matin dans le Parisien : « Il faut arrêter avec les explications psychologiques sur la fragilité des individus, leur dépression, leur procédure de divorce. Nous sommes face à un phénomène collectif et non pas individuel. Oui, une frange significative de notre population est travaillée par cette forme de djihadisme encouragée par l’EI. Il faut maintenant en prendre vraiment la mesure. Et demander aux milieux issus de l’immigration maghrébine en France de lutter contre ces courants et contre les zones grises salafistes qui peuvent faciliter la diffusion de cette idéologie. »

Des propos parfois justes selon, Azzedine Gaci, le recteur de la mosquée de Villeurbanne, mais qui doivent être nuancés, comme il l’indique dans le journal Le Monde, le 20 Novembre 2015 : « Les instances musulmanes ne sont pas capables de gérer ces problèmes. Et certains politiques, certaines municipalités ne sont pas clairs dans leur façon de réagir. Beaucoup d’associations ont pignon sur rue sans avoir d’autorisation. Ce n’est pas normal ».

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Alain Chouet. Ancien Chef de Poste de la DGSE à Damas, puis cadre supérieur des services secrets.

Pour Alain Chouet,  sur le site Algérie Patriotique en Novembre 2015, ce travail doit être tout de même fait : « Il y a en France environ 6 millions de musulmans parmi lesquels environ 1 sur 5 000 (à peu près 1 200) sont passés à la violence salafiste. Les 5 999 000 autres ne demandent qu’à vivre en paix et à prospérer dans notre pays où ils ont choisi de s’installer. Les assimiler aux djihadistes serait faire le jeu du djihadisme ». Alain Chouet qui ajoute que les solutions se feront à la fois par le travail de la police et par un travail auprès de la population notamment auprès des jeunes.

Dans ce sens, Les députés de la commission d’enquête parlementaire consacrée aux attentats de 2015 ont présenté leurs 40 propositions, mardi 5 juillet 2016. Parmi les propositions phares : intégrer des secours formés au sein des forces d’intervention,  la création d’une agence nationale de lutte contre le terrorisme et un contrôle judiciaire renforcé sans remise de peine. 

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