Paul Nahon : « DAESH est le résultat de l’intervention des Etats-Unis en Irak à partir de 2003 »

Deux jours après l’attentat terroriste survenu dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, DAESH, via son agence Amaq, a publié une vidéo de revendication. Sur ce film, deux individus prêtent allégeance au calife Abou-Bakr-Al-baghadi, leader de la mouvance salafiste. Ils correspondraient aux auteurs des faits. Un schéma classique dans le processus de communication du groupe Etat Islamique.

Comme attendu, DAESH a posté hier soir une vidéo pour revendiquer le dernier attentat survenu en Normandie en France. Depuis deux ans, la France est la cible numéro un européenne du groupe salafiste.Un groupe salafiste qui a revendiqué son califat en 2014 mais dont les racines sont beaucoup plus anciennes. Retour sur l’histoire du terrorisme fondamentaliste islamiste et la montée de DAESH avec Paul Nahon, journaliste, ancien grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique, créateur et présentateur de l’émission « Envoyé Spécial » avec Bernard Benyamin pendant 30 ans, producteur et ancien directeur de l’information de France 3 entre 2005 et 2010.

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Paul NAHON. Crédit Photo : Télé2Semaines.

CHRONIQUES : Monsieur Nahon, bonjour, avant d’évoquer la naissance de DAESH et son financement actuel, nous allons évoquer l’histoire du terrorisme islamiste salafiste. Le point de départ, c’est 1979 et la prise de la Grande Mosquée en Arabie Saoudite, vous êtes d’accord ?

PAUL NAHON : Oui tout démarre de là. La prise de la Grand Mosquée Al-Masjid al-Haram, à La Mecque marque la première action de djihadistes fondamentalistes islamistes. Ils étaient opposés à la famille royale saoudienne de la dynastie des Al-Saoud. Selon eux, elle était corrompue et avait détruit la culture saoudienne par son ouverture à l’occident. Cet événement donnera naissance par la suite à plusieurs groupes terroristes notamment le plus connu d’entre eux : Al Quaida en 1987. Son principal leader deviendra ,quelques années plus tard, le saoudien Oussama Ben Laden. Un homme issu d’une grande famille d’entrepreneurs d’Arabie Saoudite, qui continue, à l’heure actuelle, à faire des affaires au Moyen-Orient et dans le Golfe. DAESH est aujourd’hui l’enfant d’Al-Quaida.

CHRONIQUES : Quelques heures après cette prise d’otage, l’Arabie Saoudite a demandé l’aide de la France. Valérie Giscard d’Estaing, président de l’époque, a donné son accord. Et lors de la formation de soldats saoudiens par les services de polices français, c’est la famille Ben Laden qui a fourni les plans de la Grande Mosquée …

P.N : Exactement, c’est la famille entrepreneuriale Ben Laden qui avait élaboré cette Grande Mosquée. Ils avaient donc fourni ,tout naturellement, les plans au GIGN français. Le GIGN qui n’est pas intervenu directement pour libérer les otages. Le lieu ne pouvait pas ,et ne peut toujours pas, faire l’objet d’interventions de soldats non-musulmans. Ils ont donc formé pendant deux semaines l’armée locale, en garantissant une stratégie d’attaque et des fusils. Pour revenir à la famille Ben Laden, je le répète, il continue à construire en Arabie Saoudite notamment à la Mecque. Une grue s’est effondrée le 12 Septembre 2015 faisant 100 morts. Les responsables des travaux sont membres de la famille Ben Laden.

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Djihadistes capturés lors de l’intervention militaire. Ils seront exécutés quelques jours plus tard.

CHRONIQUES : La deuxième étape c’est la guerre d’Afghanistan de 1979 à 1989 qui oppose l’URSS aux moudjahidines (guerriers saints) afghans. Les russes interviennent pour maintenir le parti afghan communiste au pouvoir. De leur côté les talibans (nom donné aux guerriers afghans) prônent un retour aux pratiques ancestrales de l’Islam. En quoi cette guerre, terminée en 1989, va marquer une nouvelle étape pour le terrorisme fondamentaliste islamique ?

P.N : Il faut bien savoir, et c’est important de le dire, que si les moudjahidines ont réussi à combattre, c’est grâce aux américains. Ils ont fourni les armes pour combattre l’URSS. Le président Carter a donné de l’argent au Pakistan, pays voisin de l’Aghanistan, où se trouvait la majorité des combattants djihadistes afghans. En 1979, nous sommes en pleine guerre froide américo-russe. Ils ont bénéficié durant une dizaine d’années, en plus de l’argent, de l’expertise américaine. Ensuite, cette guerre a marqué une étape car le mouvement salafiste va vraiment se structurer encore plus grâce à un homme : Abdullah Azam. Ce chef de guerre salafiste va créer à Islamabad, une sorte « d’université » Islamique Internationale. L’organisation vit à l’ancienne, comme au Vème siècle dans le Moyen Orient. Côté organisation, un cabinet de recrutement se met en place pour attirer des jeunes intéressés par le discours du groupe. Ben Laden a été recruté comme ça. Il était loin d’être un guerrier mais il passait son temps entre le Pakistan et l’Arabie Saoudite pour récolter de l’argent.

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Des moudjahidines du Hezb-e Islami Khaid en 1987. C.Photo : Erwin Lux.

CHRONIQUES : La troisième étape, schématiquement, c’est les conséquences de l’attentat du World Trade Center à New-York en 2001. Le président américain, Georges W-Bush décide d’attaquer l’Irak et Saddam Hussein quelques mois plus tard. Selon lui, les responsables se trouveraient là-bas et Hussein cacherait des armes de destructions massives. En quoi, ce conflit, terminé en 2011, va permettre à DAESH d’éclore ?

P.N : Al Quaida, naît véritablement en 1987. L’attentat du World Trade Center est le point culminant de sa courte histoire. L’intervention américaine est basée sur un mensonge. Il fallait trouver un ennemi de grande taille. Il était impensable, pour un pays comme les Etats-Unis, que l’attentat du World Trade Center soit le fait de l’action d’une dizaine d’hommes et d’une organisation terroriste. La première guerre de Bush, sans surprise, a été un massacre. Après avoir renversées Hussein, les forces américaines ont placé ses généraux dans toutes les prisons du pays. Des généraux sunnites. Hussein est un sunnite, il est opposé au chiite. C’est le début de la seconde guerre d’Irak, terminée en 2011. Les anciens soldats d’Hussein vont rencontrer dans les cellules des djihadistes confirmés ou potentiels notamment Abou Bakr Al-Baghadi leader de DAESH actuellement.  A la tête de DAESH aujourd’hui, on retrouve de nombreux combattants pro-Hussein à l’époque des faits.

CHRONIQUES : En Europe, il y a eu ensuite les attentats de Madrid en 2004, de Londres en 2005 avant les attentats en France contre Charlie Hebdo et au Bataclan en Novembre dernier (interview réalisée en Avril dernier avant les derniers attentats). Pourquoi la France est la cible des terroristes fondamentalistes islamistes depuis 2015 ?

P.N : La France a clairement payé son intervention en Syrie et en Irak, en 2014, lors des Printemps Arabes et la répression du président syrien Bachar El-Assad. Nous sommes intervenus sous la bannière de l’ONU qui a lancé le cri d’alerte pour sauver la population locale. Beaucoup de spécialistes ont critiqué cette intervention, pour ma part je ne sais pas. Mais il est important aussi de dire que la France est la cible des groupes terroristes depuis 2010. La présence de notre armée lors de la fin de la guerre en Afghanistan (2001/2014), au côté de la coalition internationale, avait déjà reveillé Al-Quaida.  Les interventions au Sahel, la même année, notamment contre Al-Qaïda au Maghreb Islamique pour libérer l’otage Michel Germaneau n’avaient pas arrangé les choses. Celle contre le régime de Khadafi en 2011 en Lybie a permis à de nombreux groupes terroristes ,ou affiliés à Al-Qaïda, voire à Daech, de se renforcer. Enfin, la guerre au Mali -d’ailleurs en partie liée à la chute de la Libye- a provoqué l’intervention de la France -notamment contre le groupe Ansar Dine, ce qui a encore une fois contribué à alimenter la haine des djihadistes envers la France. Les opérations militaires continuent actuellement là bas avec l’opération Barkhane. Quant au débat sur le port du voile intégral en France, puis son interdiction définitive,  Al-Qaïda, puis Daech, s’en sont servis pour alimenter leur propagande anti-française. 

D’un point de vue théologique, ils veulent imposer la charia sur l’ensemble du monde arabe. Ce qui est très intéressant et inquiétant : c’est la volonté de ces djihadistes. J’ai réalisé beaucoup d’interviews de leaders musulmans, notamment des Frères Musulmans en Egypte, favorables également au retour des pratiques ancestrales de l’islam. Ils m’ont dit « Nous, par rapport à l’occident, nous, nous avons a le temps, dans 10, dans 50, dans 150 ans, le monde sera musulman avec la charia. L’occident n’a pas le temps ».

CHRONIQUES : Comment DAESH se finance-t-il depuis la proclamation de Abou Bakr Al Baghadi comme calife et  l’instauration de son territoire (le califat) entre la Syrie et l’Irak en 2014 ?

P.N : DAESH a trois financements, sévèrement frappés depuis 2015 par la coalition militaire mondiale, depuis la proclamation de son califat en 2014. Ces soldats ont d’abord pillé les coffres-forts des banques irakiennes après la fin de l’intervention américaine en 2011. Quelques banques syriennes ont également ramené beaucoup de liquidités financières. Ensuite il y a le pétrole, même si là encore cette ressource est en forte baisse à cause des frappes françaises et américaines. Il y a également les donations de mécènes orientaux notamment saoudiens. C’est moins le cas aujourd’hui, mais elles étaient encore très nombreuses, il y a 3/4 ans. Et puis il y a les taxes et les trafics. Ils taxent les habitants, en garantissant, en contre-partie, les aménagements du territoire. En réalité, ils imposent leurs doctrines de façon autoritaire notamment envers les femmes. Enfin, il ne faut pas oublier les armes. Lorsque les américains sont partis d’Irak, ils ont laissé énormément d’armes. Ils ont fourni les combattants de DAESH.  DAESH qui est affaibli je le répète. Il accuse le contre-coup des frappes occidentales. Mais il  s’exporte partout ,notamment en Lybie, avec l’émergence de groupes comme Boko Haram, Al-Nosra ou Aqmi.

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Le leader de DAESH,Abou Bakr al-Baghdadi, proclame le retour du califat islamique. C.Photo : Al Furqaan Media.

CHRONIQUES : DAESH a perdu plusieurs de ses cadres. Des conséquences, sur son organisation, sont-elles visibles ?

P.N : Je ne sais pas mais à vrai dire ils restent très difficile à combattre. Ils sont fondus dans la population de Mossoul et Damas notamment. Ils sont très discrets. Plusieurs experts militaires le disent : pour combattre DAESH il faut envoyer des troupes au sol. Quels pays démocrates occidentaux accepteraient de faire ça ? Aucun.

CHRONIQUES : L’Iran est entré, par la petite porte certes, dans la coalition militaire mondiale. En quoi cette décision est historique ?

P.N : Elle est historique car l’Iran a longtemps fait peur aux pays occidentaux notamment les Etats-Unis. En cause : la révolution de 1979 renversant le shah Mohammad  Pahlavi. Les Etats-Unis ont soutenu Pahlavi depuis son arrivée en 1953 et vont même l’accueillir en exil. La révolte iranienne va entraîner la prise d’assaut de l’ambassade américaine par des étudiants. Les manifestants auront accès à tous les documents de la CIA. Le nouveau leader du pays, quelques jours plus tard, l’ayatollah Khomeiny parlait des Etats-Unis comme le « grand satan » qui finance Israël et l’ennemi éternel de l’Iran : l’Arabie Saoudite. Depuis cette période, les relations irano-américaines étaient plus que glaciales. Encore plus sous le pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad entre 2005 et 2013. Depuis l’arrivée de Hassan Rohani, les tensions sont moins vives, mais les Etats-Unis et l’Europe restent prudents, malgré les libertés données à l’Iran pour l’établissement de nouveaux programmes nucléaires.  Si ce pays a montré sa volonté d’entrer dans la coalition, c’est parce qu’il est majoritairement chiite. Il se bat contre les terroristes sunnites. Ils ont une trouille bleue de voir débarquer dans leur pays des fondamentalistes religieux.

CHRONIQUES : L’Arabie Saoudite fait également partie de cette coalition. Quand on connait ses racines religieuses, et après ce que vous nous avez dit, on ne comprend pas leur engagement.

P.N : En effet, on ne sait pas vraiment l’implication de l’Arabie Saoudite dans cette coalition. Si elle participe, c’est d’une façon très minime. La situation saoudienne est très ambiguë. Quelques hommes d’affaires saoudiens financent DAESH et sa religion principale ,le Wahhabisme, est identique au salafisme. 

Entretien réalisé par Antoine Pineau.

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