Michel Floquet : « Le modèle économique et social des Etats-Unis est en panne »

Dans moins de 3 mois les Etats-Unis auront un nouveau président. Barack Obama laissera la main à la candidate démocrate Hillary Clinton ou au républicain Donald Trump. La campagne se poursuit dans les différents états de la région. Une campagne marquée par les sorties médiatiques du milliardaire et par l’état de santé préoccupant de l’ex-première dame.

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Le journaliste Michel Floquet a été correspondant aux Etats-Unis pendant 5 ans pour TF1 et LCI. Il est actuellement Directeur Adjoint de l’Information de la première chaîne française et présente depuis quelques semaines « Triste Amérique » aux Editions les Arènes. Un témoignage factuel loin de l’idée légendaire du rêve américain.

CHRONIQUES : Vous sortez le livre « Triste Amérique » aux Editions Les Arènes. Quelle était la démarche de votre livre ? 

Michel Floquet : Après  5 années aux Etats-Unis ,en tant que correspondant pour TF1 et LCI, ma démarche était de faire part de ma sidération face au pays que j’avais découvert. De relater mes reportages, mes enquêtes et mes observations pour faire un livre très factuel. Je m’appuie sur des chiffres, des études et sur ce que j’ai compris des Etats-Unis.J’ai pu établir énormément de contacts  et j’ai eu de nombreuses discussions avec la population locale sur les domaines politiques, sociales etc.  Et c’est vrai qu’après avoir analysé l’ensemble de ces données, le constat final bat en brèche les idées reçues sur ce pays notamment la première d’entre elles qui veut que le rêve américain existerait toujours.

CHRONIQUES : Avant de revenir sur les différents chapitres, évoquons l’actualité politique du pays. Hillary Clinton a fait un malaise lors de la commémoration du 11 Septembre. Elle souffre d’une pneumonie. Est-ce que selon vous cette situation aura un impact lors des prochaines élections présidentielles en Décembre prochain ? 

M.F : Je le pense. Vous savez le président aux Etats-Unis, c’est le commandant en chef de l’armée. Il doit paraître fort,  en bonne santé,pour donner une image d’autorité. C’est le cas dans tous les pays mais aux Etats-Unis cette dimension symbolique est encore plus importante. Hillary Clinton avait déjà un problème de santé assez sérieux lorsqu’elle était secrétaire d’Etat en 2012. Les médecins avaient découvert un caillot de sang suite à une commotion cérébrale. A l’époque, cette information avait déjà entraîné plusieurs polémiques dans le pays. Au sujet du malaise survenu le 11 Septembre, son équipe de campagne a mis du temps à communiquer. Ils ont d’abord parlé d’allergies avant de reconnaître que c’était plus sérieux. Globalement, il y a un peu de flou, des incertitudes autours de son état de santé et évidemment ça va influer le vote de certaines personnes.

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Hillary Clinton – 11 Septembre 2016. C.PHOTO : AFP.

CHRONIQUES : Plus globalement, en France on a l’impression que cette élection ne soulève pas un enthousiasme débordant de la part des américains. Avec vos observations et votre expérience, êtes-vous d’accord avec le milliardaire conservateur américain Charles Koch qui a parlé d’un choix entre la « peste et le choléra » ?

M.F : Je me garderai bien de dire la peste ou le choléra mais ce qui est sûr c’est que l’offre politique proposée aux américains aujourd’hui prouve bien que le pays est en panne. Hillary Clinton a déjà subi un revers électoral il y a 8 ans. Sa candidature prouve que les Démocrates n’ont pas eu de candidats fiables à lui opposer. La femme de Bill Clinton représente l’élite, la technocratie américaine et beaucoup de votants au sein même du parti ne la soutiennent pas vraiment. Donald Trump, lui, du côté des Républicains, a réussi à abattre tous les principes du parti à grands coups de déclarations. Comme je le dis dans le livre, Trump n’a jamais occupé la moindre fonction élective mais il représente l’Amérique qui déteste la politique. Il dit fréquemment des énormités et insulte régulièrement des pans entiers de la société, les femmes, les Latinos et plus récemment les musulmans. Ce pays a besoin de se renouveler.

CHRONIQUES : Hillary Clinton est également engluée dans le scandale Wikileaks. Le site géré par Julian Assange a dévoilé sur son site de nombreux mails de l’ex première-dame ICI. Plus globalement, les renseignements, la surveillance, la divulgation de données sont des éléments importants de la société américaine lorsqu’on analyse votre livre.

M.F : Depuis le 11 Septembre, les américains ont basculé dans une sécurité à outrance grâce à des lois d’exceptions comme le Patriot Act par exemple. La société n’est plus tout à fait démocratique dans le sens où nous ,les français, pourrions l’entendre. Il y a un système de surveillance généralisée qui s’est mis en place pour tout le monde. Les services spéciaux analysent les courriels, les conversations des gens, leurs habitudes. Il y a aujourd’hui 16 agences gouvernementales de sécurité. Le budget pour la lutte contre le terrorisme représente 50 milliards de dollars chaque année auxquels il faut ajouter 20 milliards environ pour les programmes directement financés par l’armée. C’est plus que le budget réuni de l’éducation, de l’agriculture, de la justice et la Nasa. Une situation validée par l’Etat et Barack Obama. On se souvient notamment de sa phrase en Juin 2013 « On ne peut pas avoir 100% de sécurité et 100% de protection de la vie privée ». Une expression lourde de sens.

Alors est-ce que ça marche ? Oui. Depuis l’attentat de Boston en 2013, il n y a pas eu d’attaques majeures même si il y en a eu. Est-ce que ça marcherait sans cet excès sécuritaire ? On ne peut pas le dire mais on peut se poser la question. Il y a tout de même une psychose exagérée. On voit bien que ces agences fonctionnent pour fonctionner. Si vous mettez des policiers dans un bureau pour trouver des ennemis ils vont finir par en trouver. Il y a une dérive spectaculaire du FBI. Il arrive très fréquemment que les agents repèrent des jeunes tentés par l’extrémisme qui brassent comme ça des projets d’attentats plus ou moins dangereux. Pour arrêter ces jeunes, les agents du FBI les aident à se procurer des armes, à monter le projet pour au dernier moment mettre la main sur eux. Objectif : faire des communiqués dans la presse pour relater l’efficacité des services secrets. Est-ce que sans l’agent du FBI, la personne serait passée à l’acte ? Là encore c’est difficile à dire mais il y a une dérive du système. 

CHRONIQUES : Avec votre expérience, cette surveillance permanente touche également les journalistes locaux ? 

M.P : Alors paradoxalement, les Etats-Unis ont une grande tradition de  liberté et de respect de la presse. Nous pourrions nous en inspirer en France. La presse est le quatrième pouvoir aux Etats-Unis et ce n’est pas un vain mot. D’un point de vue subjectif, les journalistes sont beaucoup plus distancier du milieu politique que ne peut l’être la presse française. Les journalistes ont des moyens légaux constitutionnels d’investigations énormes. Ils ont accès à tous les fichiers de l’administration. Il est difficile de leur cacher des choses. La presse américaine est beaucoup moins dépendante du pouvoir politique. Après, attention, tout n’est pas si rose. Dans le livre j’évoque notamment qu’en 2013, 13 journalistes de l’Associated Press ont été écoutés dans le secret le plus absolu pour tenter d’identifier leurs sources auprès des différentes agences fédérales. C’était une première dans l’histoire de la presse américaine. Je me répète mais 2001 a marqué un basculement. J’évoque notamment l’histoire de James Risen. Cet ancien journaliste du New York Times a été écouté et poursuivi des années par l’administration Bush. Il avait dévoilé un article remettant en cause l’argument officiel de l’invasion de l’Irak.

CHRONIQUES : Plus globalement cet excès sécuritaire, cette surveillance permanente s’applique également dans les relations entre citoyens. Lorsque vous avez un problème avec votre voisin ou lorsque vous observez quelque chose qui vous déplaît, vous appelez la police.

M.F : Pour nous français, la délation est un acte que l’on répugne même si dans un passé pas si lointain nous nous sommes illustrés dans ce domaine. Je parle de la seconde guerre mondiale notamment. Aux Etats-Unis, en revanche, c’est un acte tout à fait normal. C’est du civisme. Si votre voisin ne tond pas sa pelouse, si l’enfant de votre voisin est vu en train de boire une bière dans le jardin, on appelle la police. J’évoque dans mon livre l’histoire d’une habitante de Wahsington. Elle avait vu la police débarquée devant sa porte parce que lors d’un avis de tempête elle était sortie avec son enfant dans un « kangourou » ,un porte bébé, pour ranger sa cours. Après quelques minutes, elle avait compris que l’un de ses voisins l’avait dénoncé pour manque de protection envers son nourrisson. Même chose lors d’un accident de la route. Les deux automobilistes ne font pas de constat à l’amiable, ils appellent directement les forces de l’ordre. Il y a toujours ce retour systématique au père. Ce qui symbolise  tout ça, c’est le développement des exurbs. Ces quartiers vident de magasins, de commerces situés à l’extérieur des grandes villes. Il n’y a pas de mixité sociale dans ces lotissements. Les riches avec les riches, les personnages âgées avec les personnes âgées. Un règlement draconien vient même dire ce qui est possible de faire ou ce qui ne l’est pas. De manière générale ce pays vit en ghetto et le maître mot est l’indifférence. On a cette sensation que les gens s’évitent. Preuve de ce malaise, la justice a codifié les comportements à adopter sur son lieu de travail.

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CHRONIQUES : Une situation qui profite pleinement aux avocats …

M.F : En effet, les Etats-Unis sont devenus le pays des contentieux et donc des avocats. Sept avocats sur dix dans le monde exercent dans ce pays. Ils ont envahi la sphère politique. Six sénateurs sur dix et 40% des élus à la Chambre des représentants sont des anciens avocats. Ils font même partie des produits de grande consommation. Il n’est pas rare de voir des avocats vanter leurs performances sur des panneaux d’affichage le long des autoroutes, comme les marques de lessives ou les fast-foods, qu’ils soient spécialisés dans les accidents de la route, dans les problèmes avec la police, ou dans les questions d’immigration.

CHRONIQUES : Pour en revenir à Donald Trump. Le candidat Républicain évoque dans ses discours sa réussite financière. Dans votre livre, vous remettez en cause la richesse de toutes ces grandes entreprises. Pourquoi ? 

M.F : Aux Etats-Unis,  d’abord il vaut mieux gagner de l’argent en spéculant sur les marchés financiers que par son travail. Vous serez beaucoup moins taxé. Un milliardaire américain sera taxé a peu près à 15%  alors qu’un salarié sera taxé aux alentours de 25%. J’évoque dans le livre le cas de Mitt Romney. Milliardaire et homme politique, il était taxé à 17% alors que sa femme de ménage était taxée à 23%. C’est un système qui est relativement injuste. Les riches ont été tout simplement sortis de l’impôt par le pouvoir politique. Un exemple en 1980, un couple était taxé à 70% au-delà de 215 000 dollars de revenu annuel. L’équivalent de 544 000 dollars en 2015. Or aujourd’hui, le taux d’imposition marginal le plus fort est de 39,6%. Les conservateurs américains assurent que l’impôt tue l’esprit d’entreprise et la création de richesse. Selon eux, la richesse amassée au sommet finit toujours par redescendre et arroser les couches inférieures. Ils ont un mot pour cela, la trickle down economics, l’économie de ruissellement. Elle n’a jamais eu autant le vent en poupe. Plus concrètement, l’argent est redistribué aux plus riches. Les 0.1 % d’Américains les plus riches se partagent environ 22% de la richesse nationale. En 1978, ils n’en détenaient que 7%. Plusieurs grandes sociétés comme Boeing etc. ne paient pas d’impôts pendant plusieurs années. En 2011, les experts de Citizens for Tax Justice et l’Institute on Taxation and Economic Policy se sont intéressés à 280 des 500 plus grosses sociétés américaines. Soixante-dix-huit d’entre elles n’avaient pas déboursé un seul dollar d’impôt lors d’au moins une des trois années précédentes.

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CHRONIQUES : Une inégalité symbolisée par le taux de pauvreté. 50 millions d’habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Quels chiffres peuvent appuyer cette situation ?

M.F : Le chiffre le plus spectaculaire est celui du nombre de personnes inscrites au Nutrition Assistance Program. Selon les dernières statistiques, 47 à 48 millions d’américains bénéficient de cette aide alimentaire. Un enfant sur deux est inscrit à ce programme que les américains appellent le food stamps. La situation est si dégradée que toutes les écoles publiques du pays commencent la journée par un petit déjeuner gratuit. Pour certains élèves, c’est même le seul vrai repas de la journée. Un constat que l’on observe même dans des états très riches comme le Texas. L’Université aussi est le symbole de ce privilège des riches. L’année scolaire dans un établissement publique frôle désormais les 10 000 dollars. Dans les grands établissements privés, on est fréquemment autour de 50 000 dollars.Trois étudiants américains sur quatre ont recours à l’emprunt. L’encours de la dette étudiante au 1er janvier 2015 s’élevait à 1 160 milliards de dollars.

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CHRONIQUES : Barack Obama est l’objet de plusieurs critiques. Ses deux mandats sont des échecs ?

M.F :Barack Obama a déçu son électorat démocrate et son électorat noir. La situation pour les noirs est pire aujourd’hui qu’avant son arrivée à la maison blanche,en 2008,si vous prenez tous les indicateurs du chômage, de la délinquance, de la pauvreté. Ce n’est pas le président de l’Amérique post-raciale. Pendant deux ans il a eu un congrès démocrate. Il pouvait faire ce qu’il voulait notamment mettre en place sa réforme de la santé l’Obamacare. Il ne l’a pas fait et ensuite il est entré en cohabitation avec un congrès en majorité républicain. Il a eu les mains liées car le congrès aux Etats-Unis a énormément de pouvoir. Et puis sur le plan international c’est une catastrophe. 8 ans marqués par des indécisions, des hésitations notamment en Irak, en Syrie et en Afghanistan. La situation dans ces pays est pire qu’à l’époque de George Bush avec l’émergence de l’Etat Islamique même si l’ancien président est le principal responsable de cette dernière. Et sur le plan intérieur, comme je vous le disais, les classes moyennes sont laminées et le coût des études n’a cessé d’exploser. C’est exorbitant. Les étudiants sont obligés de choisir des études qui vont rapporter de l’argent donc les filières en droit pour caricaturer.

CHRONIQUE : Dernière question, quelles sont les qualités de ce pays a vos yeux ?

M.F :  C’est un pays qui a un grand sens du risque et des responsabilités. C’est ce qui m’a le plus marqué. Vous interrogez les gens après une tempête ou une catastrophe naturelle, ils vont vous dire : » Nous allons reconstruire, tout remettre en œuvre« . Ils ne vous disent pas qu’ils vont se tourner directement vers leur compagnie d’assurance. C’est aussi un pays où on aime le risque dans le marché capitaliste. Si vous avez une bonne idée, que vous la vendez bien, vous aurez toujours des gens pour vous suivre. On vous donnera de l’argent. Et puis pour finir, c’est un pays qui a des intellectuels formidables avec le plus de prix Nobel au monde notamment. Bref, il y a énormément de matière grise, de créativité et d’énergie. Mais ça ne suffit pas car ce modèle est en panne. Cette élection en est la preuve. Les américains vont devoir choisir entre Donald Trump et Hilary Clinton et ça n’a rien d’enthousiasmant.

Interview réalisé par Antoine Pineau. 

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2 réflexions sur “Michel Floquet : « Le modèle économique et social des Etats-Unis est en panne »

  1. Mon Dieu. Que de poncifs et y compris lors de la presentation de son livre dans La Grande Librairie que pourtant j’apprecie tout particulierement. J’aurais apprecie que ce monsieur journaliste de profession creuse un peu plus toutes ses informations qu’il nous livre ici.
    J’habite aux USA, y ai fait des etudes, et ai une bien autre analyse sur chacun des points qu’il enonce.
    Le point cependant avec lequel je suis tout a fait d’accord est que les USA n’ont d’une facon generale cure de l’Europe et en particulier de la France … mais ca ne veut pas dire qu’ils ont tort meme si cela ne fait pas plaisir a attendre.
    Une position tres ethnocentre.
    J’ai le meme probleme quand j’essaie d’expliquer la France ici …
    Mais faire passer les ricains pour de grands imbeciles comme il le fait avec autant de delectation est peut-etre un argument de vente, surtout en France, mais loin de la realite qu’il essaie pourtant de decrire.
    Pour ce faire je vous conseille vivement de lire articles et documents rediges par des ‘scholars » chercheurs et professeurs sur l’analyse de ce qui se passe aux USA sur un plan social et economique dans chacune des champs non explores de ce journaliste pourtant reconnu.
    Les ouvrages ne manquent pas.

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