Wassim Nasr : « A Alep, la Russie mène la danse »

Wassim Nasr est journaliste et veilleur analyste. Il est diplômé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques (CEDS). Spécialiste des mouvements et mouvances jihadistes, il travaille actuellement pour la chaîne d’information FRANCE 24. Il publie depuis quelques semaines  » Etat Islamique : le fait accompli  » aux Editions Plon. 

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CHRONIQUES : Que vous inspire la déclaration de François Hollande cette semaine qui évoque la possibilité de ne pas accueillir le président Vladimir Poutine à cause de l’intervention russe à Alep ? 

Wassim NasrÇa reste de la diplomatie. La France et les Etats-Unis ne peuvent pas faire autrement. Aujourd’hui, c’est la Russie qui mène la danse à Alep pour deux raisons. Tout d’abord parce que Vladimir Poutine a décidé d’engager des hommes sur le terrain actuellement, et puis, parce que leur stratégie n’a pas changé depuis 2011. La Russie soutient Bachar Al-Assad pour ses propres intérêts. Pour la Russie, tous les opposants de Al-Assad sont des terroristes donc ils combattent les terroristes. Du côté des pays de l’occident et des pays du Golfe, les positions ne sont pas véritablement claires depuis le début de la crise syrienne. C’est la guerre, il n’y a pas de place pour les sentiments.

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CHRONIQUES : Pourquoi Alep est-elle une ville si stratégique et prisé à la fois du régime de Bachar Al-Assad et des rebelles djihadistes ?

W.N : Alep est la deuxième ville du pays en nombre d’habitants mais elle est première sur le plan économique. C’est la capitale industrielle de Syrie et la principale plaque tournante pour le commerce agricole. Avant le début du conflit, la zone industrielle de la ville appelée Cheikh Najjar, espérait même devenir la plus grande du Moyen-Orient. C’est également la dernière ville qui pourrait échapper au régime de Damas. Cela permet à Bachar Al-Assad de donner l’illusion de ne pas seulement régner sur une petite partie du territoire. Je n’évoque pas l’EI car c’est une autre équation qui ne rentre pas dans le jeu politique. La situation est un peu compliquée mais je vais essayer de simplifier le plus possible. L’armée syrienne et ses milices supplétives ont a réussi à encercler la ville en Juillet en prenant la route de Castello avec l’aide de l’aviation Russe. C’était la seule zone qui permettait encore aux rebelles de se ravitailler et de sortir de la ville. 

CHRONIQUES : Et comment la situation évolue depuis quelques semaines ? 

W.N : Depuis quelques temps, le front Al-Nosra dans sa nouvelle formule Fatel al-Cham a cassé ce blocus.Cette décision a permis de redonner une nouvelle dynamique dans les quartiers rebelles en schématisant. Le front Fatel al-Cham, ancien représentant d’al-Qaeda en Syrie, a tenté de rassembler sous sa bannière toutes les fractions rebelles et cette tentative a failli fonctionner. La Turquie a décidé d’agir en concertation avec la Russie. Erdogan a retiré toutes les factions rebelles d’Alep qui leurs sont loyales pour les emmener au Nord d’Alep afin de combattre l’Etat Islamique et les kurdes. Erdogan a vu Vladimir Poutine avant d’agir. L’EI et les kurdes ont connu des défaites dans le Nord face aux turques. Si la situation d’Alep se complique de nouveau, c’est parce que Damas a ré-encercler la ville. Ça devient symbolique. Les Etats-Unis se sont pliés à la position Russe. Les occidentaux contestent l’agissement de la Russie mais en réalité ils n’ont aucuns pouvoirs de décisions sur place et l’incursion turque les arrange aussi dans la mesure où elle crée une alternative au projet jihadiste qui apparaît comme la seule option viable ou efficace face à Damas.

CHRONIQUES : Un sentiment anti-occidentale se développe-t-il de plus en plus sur place ? 

W.N : Bien sûr. La population locale est totalement dépitée par cette situation. Il faut voir ce constat de leur point de vue. La plupart des sunnites contestent le pouvoir de Bachar Al-Assad. Quand les factions djihadistes ont cassé le blocus installé par le régime de Damas, il y a eu une forme d’espoir pour eux. A leurs yeux ce sont les djihadistes qui ont mené cette opération, pas l’ONU ni les puissances occidentales, et c’est un signe. Il y avait un risque minime que les combattants loyalistes soient encerclés par les djihadistes mais tout le monde a dit « attention des terroristes peuvent prendre le pouvoir ». La population civile se fait gazer et bombarder, il y a plusieurs morts par jours à Alep. La France et les Etats-Unis sont bloqués. Ils ne veulent pas soutenir les groupes djihadistes mais ils ne veulent pas de Bachar Al-Assad au pouvoir. La population civile a également peur du soutien des USA envers les kurdes. Les kurdes veulent mettre en place un pouvoir depuis de nombreuses années et ils n’auront pas une position diplomatique ou clémente envers les arabes. Et puis globalement un sentiment anti-occidental s’est développé en Irak et en Syrie de la part d’une partie de la population. Les frappes menées par la France et les Etats-Unis depuis 2014 laissent des traces.

CHRONIQUES : Vous sortez depuis quelques semaines « Etat Islamique le fait accompli » aux éditions Plons. Quelle était votre démarche ? 

W.N : Ce livre est là pour parler de l’EI d’une manière pédagogique. Dans les médias, on entend très souvent des  analyses farfelues ou erronées. J’ai obtenu des infos de premières mains. Ce n’est pas une analyse du style « quelqu’un m’a dit que quelqu’un m’a dit ».  J’ai parlé directement avec des djihadistes salafistes de différentes nationalités. J’en ai rencontré en Turquie par exemple. C’est un travail sur plusieurs années. J’essaie d’analyser les objectifs et la perception qu’à l’EI des forces et du monde qui l’entoure. 

CHRONIQUES : L’affaire des bonbonnes de gaz à Paris et l’arrestation de trois femmes djihadistes a relancé le débat sur la féminité au sein des rangs de DAECH. C’est une nouvelle stratégie du groupe Etat Islamique d’intégrer des femmes dans ses projets d’attaques ? 

W.N : Ce n’est pas nouveau mais ça reste minime encore aujourd’hui. Le groupe Al Quaïda en Irak également appelé « Al-Quaïda en Mésopotamie » avait déjà missionné des femmes kamikazes. En 2005, son chef spirituel Abou-Massad Al-Zarquaoui avait envoyé une femme européenne se faire exploser en Irak à Baakouba. Donc, il y’a des femmes djihadistes mais les règles sont très structurées. Pour l’EI , les femmes n’ont pas droit de combattre. Elles ont droit d’utiliser des armes, de se défendre mais pas de combattre. A San Bernadino aux Etats-Unis, quand un couple a attaqué un centre de sans-abris ou au chômage, Tashfeen Malik a utilisé une arme mais elle a été considérée comme une sympathisante par le groupe Etat Islamique. En France, les trois femmes arrêtées en France dernièrement, dans l’affaire de bonbonnes de gaz, n’ont pas été citées par l’EI. Pour la simple et bonne raison qu’elles ont été arrêtées. Et puis dernièrement, trois femmes ont été tuées à Mombassa au Kenya. Elles souhaitaient commettre un attentat. Là encore, l’EI a parlé de sympathisantes. Il y a des cas d’actes terroristes féminins mais ce n’est pas un dogme de l’Etat Islamique. Ce n’est pas codifié et ce n’est pas prévu.

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CHRONIQUES : Quel est le profil social de ses femmes ? 

W.N : Comme il n’y a pas de profil type chez les hommes, il n’y a pas de profil type chez les femmes. La vision misogyne de la société veut nous faire croire que ce ne sont que des femmes soumises mais ce n’est pas toujours le cas. C’est un mythe. Il y a certainement des femmes qui ont subi un endoctrinement de la part d’un homme, d’un mari mais ce n’est pas la règle de base. Les femmes sont souvent très virulentes lorsqu’elle intègre des groupes djihadistes salafistes. Il faut rappeler que les femmes qui vont rejoindre les groupes djihadistes ont beaucoup plus à perdre que les hommes. Les raisons sont individuelles et les motivations individuelles également.

CHRONIQUES : Canal + a récemment diffusé un reportage « Le Studio de la Terreur » . Le film revient sur les techniques de communication extrêmement modernes du groupe Etat Islamique. La lutte contre les réseaux sociaux avancent-t-elles en France ? 

W.N : On constate qu’en France, nous ne sommes pas assez efficaces. On évolue mais on a perdu du temps depuis plusieurs années. Dès 2011, moi et plusieurs journalistes avions déjà ciblé la dangerosité de la situation en Syrie et en Irak. On commence à comprendre que ces djihadistes ne sont pas que des illuminés, des gens sans cerveau, ce qu’on a essayé de nous faire croire. C’était uniquement pour rassurer la ménagère de 50 ans. La plupart des européens qui partent faire le djihad sont des gens motivés, intelligents. Ils mettent de l’argent pour partir en Syrie et en Irak. Les vidéos et leur magazine officiel Dabiq sont extrêmement sophistiqués. C’est une propagande bien huilée. Aujourd’hui, les gens ont envie de comprendre par eux-mêmes et ne veulent plus entendre la communication officielle. Je le vois dans les conférences où je suis invité. 

CHRONIQUES : Sait-on où habite le calife de DAECH Abou Bakr-al-Baghdadi ? 

W.N : On ne le sait pas et celui qui vient nous dire le contraire ment. Il n’est certainement pas en Lybie comme on l’a entendu. Il est entre la Syrie et l’Irak.

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CHRONIQUES : La communication militaire occidentale évoque la fragilité de DAECH actuellement en Irak et en Syrie. Le groupe Etat Islamique est-il aussi fragilisé que ça ? 

W.N : Elle a perdu 12 de ses leaders récemment donc elle est affaiblie dans sa structure organisationnelle. Les médias ont beaucoup insisté sur la mort du porte-parole de l’EI, Abu Mohamed al Adnani, mais les 11 autres étaient des pères fondateurs du groupe Etat Islamique. Ca a un impact sur le terrain mais dans les groupes djihadistes l’humain n’a pas d’importance car c’est l’idéologie qui prime. Un constat que les gens comprennent de plus en plus notamment les associations des victimes. Ils se rendent compte que ce ne sont pas des fous qui tuent pour rien. Ces groupes djihadistes savent que leur existence se résume à quelques années donc ils veulent faire parler d’eux. Ces 12 décès ont tout de même un aspect positif pour l’EI : le renouvellement de ses équipes. Une jeune génération se met en place avec des idées nouvelles. Ils ont prouvé qu’ils étaient capables d’actes terroristes de grande envergure. Je le répète, la grande partie des djihadistes européens ne sont pas des illuminés. Ils ne faut pas les prendre à la légère.

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