Bruno Dive : « Alain Juppé s’assume pleinement aujourd’hui »

Ce soir se tiendra le 3ème et dernier débat des primaires Républicaines. Le candidat du parti en vue des présidentielles sera désigné le 27 Novembre prochain. Malgré la progression de François Fillon dans les sondages, Alain Juppé tient la corde pour représenter la droite. Un retour au premier plan pour celui qui a connu un échec en tant que Premier Ministre en 1995.

Bruno Dive est journaliste, éditorialiste au journal Sud Ouest et auteur de plusieurs livres sur le monde politique. Il suit Alain Juppé depuis plusieurs années et dévoile le parcours d’un homme qui a tout connu en politique. Les échecs, en 1995 et lors de son procès en 2003, mais aussi les victoires notamment à la mairie du 18ème arrondissement de Paris et celle de Bordeaux. Il dévoile depuis quelques jours « Alain Juppé, l’homme qui revient de loin » aux éditions L’Archipel. Interview. 

CHRONIQUES : On va revenir tout d’abord sur l’actualité. Avec votre expérience de l’histoire politique française, la victoire de Donald Trump aura-t-elle un impact sur les prochaines élections présidentielles  en 2017 ?

Bruno Dive : Evidemment, ça va booster la campagne de Marine Le Pen même si les sondages lui accordent déjà de très bons chiffres. En revanche, je ne pense pas qu’elle deviendra présidente car c’est une élection à deux tours. On voit bien que dans tous les cas de figures, la leader du Front National ne remporterait pas l’élection. Mais les sondages peuvent se tromper comme nous l’avons vu aux Etats-Unis.  

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Dernière sondage Opinion Way publié ce Mardi au sujet des intentions de votes aux primaires Républicaines.

CHRONIQUES : Hillary Clinton et Alain Juppé ont le même âge et le même parcours politique. Est-ce que selon vous ces deux notions peuvent être des points faibles dans la campagne du candidat républicain ? 

B. D : Même si le vote populiste se développe, on s’aperçoit que les résultats des élections dans l’histoire américaine et française ne sont quasiment jamais les mêmes. C’est souvent le contraire. François Mitterrand a été élu 6 mois après le républicain Ronald Regan. Nicolas Sarkozy a été élu un an et demi avant le démocrate Barack Obama. On ne suit pas souvent la tendance. On compare souvent Alain Juppé à Hillary Clinton  parce qu’ils ont le même âge, qu’ils représentent tous les deux l’establishment, la réussite dans les grandes écoles politiciennes et l’expérience des grands postes de l’Etat. Cependant, je pense que la comparaison s’arrête là. Il n’y a pas dans le pays le même rejet que pouvait susciter Hillary Clinton. Alain Juppé ne fait pas l’unanimité mais il incarne aujourd’hui l’image que le peuple attend d’un chef de l’état. Une forme de sagesse après deux quinquennats mouvementés avec des présidents plus jeunes.

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CHRONIQUES : Votre livre s’appelle « L’homme qui revient de loin » mais pourtant, lorsque l’on suit votre récit, on a l’impression que cette candidature à la présidentielle coule de source.

B.D : Elle coule de sources surtout ces trois dernières années. Il est redevenu populaire lors de la présidence de Nicolas Sarkozy. Il a retrouvé ce crédit qu’il avait perdu après son mandat de premier ministre en 1995 et ses déboires judiciaires en 2004.C’est pour ça que j’ai appelé ce livre « L’homme qui revient de loin ». Il était donné politiquement mort avant 2007. Aujourd’hui tout va mieux.  Il a annoncé sa candidature depuis deux ans déjà donc tout s’est passé naturellement. Même si les résultats de la primaire ne sont pas connus, il a su saisir une brèche qui le place favori à l’heure actuelle. C’est sa dernière chance de devenir président de la République.

CHRONIQUES : Si l’on revient aux racines de sa vie, Alain Juppé ne semblait pas pré-destiné à la vie politique. Vous êtes d’accord avec ce point de vue ? 

B.D : C’est en parti vrai. Ces parents n’étaient pas des élus même si son père faisait un peu de politique. Il était même dans le service d’ordre des partis gaullistes. Il a baigné dans cette atmosphère. Durant quelques temps, il a eu un beau-frère gauchiste, opposé au général De Gaulle. Des débats mouvementés ont agrémenté les repas de famille pendant quelques années. Il se pré-destiné plus à une carrière dans l’administration française, moins dans la politique. C’est venu progressivement. Il a notamment divorcé de sa première femme à cause de ce choix. Elle refusait de participer et de s’intégrer aux soirées politiques.

CHRONIQUES : Souffre-t-il encore de cette image de « premier de la classe » qui lui a et lui colle toujours à la peau ? 

B.D : Il en a souffert durant plusieurs années. Les français n’aiment pas beaucoup les intellectuels qui réussissent. Aujourd’hui, je pense que ce n’est plus le cas. Il a dépassé tout ça et il a décidé de s’assumer tel qu’il l’est. Il avait tenté de soigner cette image par le passé mais sans succès. Il est beaucoup plus zen et détendu. Il a toujours tendance à rabrouer les gens, on l’a vu l’autre jour  avec Bruno Le Maire lors du deuxième débat.

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CHRONIQUES : Il s’est assumé certes mais il semble toujours vouloir plaire. Vous l’évoquez de nombreuses fois dans votre livre. Comment peut-on analyser cette ambiguïté ?

B.D : L’envie de plaire oui mais surtout l’envie de séduire. C’est un aspect que l’on découvre dans mon livre. Il a toujours eu comme souhait de plaire aux femmes. Un jour, Jacques Chirac lui a dit «  Alain, mangez, les gens n’aiment pas les maigres ». Il a refusé. C’est l’ambiguïté du personnage. Il a toujours voulu être apprécié des gens mais il a toujours fixé cette limite. Ceci au détriment d’une ascension politique. Ce pouvoir de séduction est très important pour lui. C’est un sujet qui entraîne des disputes avec sa femme actuelle Isabelle. Un peu moins aujourd’hui avec ses occupations électorales. Les gens ne connaissaient pas ce trait de personnalité. Ce n’est pas un fêtard mais c’est un bon vivant. Il aime la nourriture, les bons repas.

CHRONIQUES : Alain Juppé aime-t-il les campagnes électorales ? Dans votre récit, il évoque parfois un ras-le-bol face à l’hypocrisie qui règne  lors de déplacements. 

B.D : Il aime bien les campagnes électorales. Il en a mené beaucoup. Il est notamment très fier de son mandat comme maire du 18ème arrondissement de Paris. C’est un épisode un peu oublié mais il en reparle souvent. Il est également très fier de ses victoires à Bordeaux. Alain Juppé aime les campagnes et il a le goût du combat. Ce n’est pas Edouard Balladur par exemple sur ce sujet. En revanche, ce qu’il n’aime pas c’est l’aspect un peu hypocrite que prennent certains meetings. Ça le dérange de devoir serrer des mains pendant plusieurs minutes, de partir dans des grandes élocutions pour enflammer les foules. Il ne faut pas se tromper, c’est un combatif. Il aime partir dans différentes villes au contact de la population. Il y a pris goût au fur et à mesure des années. La preuve : il est revenu du Canada pour retrouver la mairie de Bordeaux.

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CHRONIQUES : Un autre point important du parcours d’Alain Juppé, c’est sa rencontre avec Jacques Chirac. Une relation quasi-filiale ?

B.D : C’est drôle cette expression « quasi-filiale » car il n’y a que 13 ans d’écart entre Alain Juppé et Jacques Chirac. Mais c’est vrai, on a toujours eu cette sensation. Son destin est intimement lié à celui de Jacques Chirac même si il a tenté de s’émanciper de cette tutelle plusieurs fois. Jacques Chirac a été sa première grande rencontre politique. Il l’a placé Premier Ministre en 1995 après plusieurs années de combats politiques ensemble. Depuis l’exode canadien, les relations sont beaucoup plus froides. Elles restent tout de même bonnes. Il a été reçu la semaine dernière en Corrèze par Claude Chirac. Même si il ne le dira jamais publiquement, Alain Juppé trouve que Jacques Chirac ne l’a pas assez soutenu lors de ses problèmes judiciaires en 2004. Il lui a reproché un manque de reconnaissance. Du côté de Jacques Chirac, Alain Juppé est un digne successeur. Il l’a exprimé lors de sa dernière élocution il y a deux ans.

CHRONIQUES : François Mitterrand avait également énormément de respect pour Alain Juppé. A-t-il aimé son Ministre des Affaires Etrangères ou l’homme ? 

B.D : Il appréciait d’abord le Ministre. Il a même confié qu’Alain Juppé était son meilleur Ministres des Affaires Etrangères lors de ses deux mandats. Ils ont eu les mêmes points de vues sur la crise dans les Balkans par exemple. Ensuite, François Mitterrand appréciait le côté littéraire du candidat républicain. Il ne faut pas oublier qu’Alain Juppé est d’abord normalien avant d’être énarque. Il a plus de considération pour la grande école de Normal Sup que celle de l’Ena. Il a un goût pour les livres, la culture. Un point très important pour François Mitterrand. L’ancien président l’a souvent invité à déjeuner. Un jour, il lui a dit qu’il serait un jour président de la République.

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CHRONIQUES : Quels sont ces rapports avec ces principaux concurrents de la primaire de la droite ? Il semble avoir plus d’affinités avec François Fillon ?

B.D : Alain Juppé a toujours apprécie François Fillon. Il y’a une forme de complicité. Il l’a souvent défendu auprès de Jacques Chirac qui se méfiait beaucoup de François Fillon. Les deux candidats se ressemblent beaucoup. Ils sont réservés mais inspirent le sérieux. Avec Nicolas Sarkozy les relations sont plus compliquées mais il n’y a pas de haine. Ce n’est pas le duel Giscard-Chirac. Il y a un respect mutuel même si Alain Juppé se méfie beaucoup des manœuvres de Nicolas Sarkozy. En revanche, il apprécie le culot de ce personnage. Chacun apprécie chez l’autre ce qu’il n’a pas.

CHRONIQUES : Ses deux grands échecs politiques sont le mandat de Premier Ministre en 1995 et sa condamnation judiciaire en 2004 dans l’affaire des emplois fictifs à la Mairie de Paris. Politiquement et humainement, comment ces deux événements ont fait évolué Alain Juppé ?

B.D : Son mandat de Premier Ministre a été compliqué. Il le dit souvent : il n’était pas prêt. Quelques mois avant il était encore Ministre des Affaires Etrangères. Il était tout le temps en voyage. Ensuite, Jacques Chirac n’a pas tenu ses promesses de campagne. Alain Juppé a été le fusible de cette situation. Il a mené une politique de restrictions économiques, de rigueur et non pas de fracture sociale comme l’avait promis le chef de l’Etat. Aujourd’hui, il est prêt car il a eu le temps de réfléchir. Ensuite, son voyage l’a transformé car il a changé totalement de vie pendant un an. Son procès a été une expérience douloureuse et il voulait vivre autre chose. Toute sa famille a apprécié ce départ. Il a changé sa vision de la politique. Alain Juppé a observé. Il a pris consciences des questions écologiques notamment. Plus globalement, il a observé la politique de Brian Mulnorey ancien Premier Ministre du Canada. Il a apprécié sa vision d’action basée sur 3,4 axes forts. Ses opinions politiques ont évolué tout comme sa personnalité.

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CHRONIQUES : Si Alain Juppé est le futur président en Mai prochain, qui pourrait être son Premier Ministre ?

B.D : Le Premier Ministre sera quelqu’un de plus jeune et de son parti politique. Ça pourrait être une femme et si c’est son souhait on voit deux personnes se détacher : Nathalie Kosciusko-Morizet et Valérie Pécresse. Sinon, on peut imaginer une forme d’accord avec Bruno Le Maire mais les deux hommes se ressemblent peut être trop. A titre personnel, je crois plus en Valérie Pécresse.

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