Fabrice Eboué : « Ceux qui veulent te censurer sont les mêmes qui appellent à la liberté d’expression »

Fabrice Eboué dévoilera son nouveau film « CoeXister » le 11 Octobre prochain. Sous la pression de sa patronne, un producteur de musique à la dérive décide de monter un groupe constitué d’un rabbin, un curé et d’un faux imam afin de leur faire chanter le vivre-ensemble. Une belle idée sur le papier mais qui va se révéler bien plus compliquée à mettre en place. Rencontre avec le réalisateur du film et Ramzy Bédia pour CHRONIQUES.

CHRONIQUES : Fabrice, pour faire un peu écho au film, j’ai lu que le thème du scénario vous est apparu comme une « révélation »?

Fabrice Eboué : C’est exactement ça (rires). Il était trois heures du matin, je tombe par hasard sur le clip des prêtres chanteurs sur Youtube. Je suis assez fasciné car je le trouve très exagéré au niveau de la mise en scène. Je m’intéresse un peu à leur histoire et je découvre qu’ils ont vendu plus d’un million d’albums, qu’ils ont fait une énorme tournée et qu’à l’issue de cette dernière le plus jeune des trois, le séminariste, décide d’arrêter et de se marier. Je ne sais pas s’il y’a eu un élément déclencheur durant leurs dates mais c’était très intéressant d’un point de vue philosophique. Les prêtres représentent la sagesse, l’humilité et ils deviennent des rock stars qui, eux, symbolisent plus la folie et les débordements. C’est ce paradoxe qui m’intéressait. Je commence à travailler sur cette idée mais rapidement je me dis qu’elle est trop cloisonnée. J’ai donc décidé d’ouvrir aux autres religions.

L’idée de départ était d’évoquer la vie de trois personnes dont le destin n’était pas de remplir l’Olympia. J’ai connu ça dans la vraie vie, Ramzy aussi et les trois personnages vont découvrir cette sensation étrange dans le film.

CHRONIQUES  : Avez-vous fait une immersion chez des religieux pour ce film?

F.B : Non, ça ne me semblait pas pertinent. La religion est un prétexte dans le film pour parler avant tout d’êtres humains. Ils ont leurs spécificités, leur qualités et leurs failles. Leur passion est la musique et ils vont l’utiliser pour se sentir revivre. 

CHRONIQUES : Le rôle de l’imam a été pensé pour Ramzy. Est-ce que c’est plus facile d’écrire un scénario, les répliques d’un personnage, lorsqu’on a déjà un acteur ou actrice en tête ?

F.B : C’est beaucoup plus facile…

Ramzy Bédia : Excuse moi Fabrice, je te coupe mais c’est ça qui me fait chier dans ta réponse (rires). Tu me vois donc comme un homme alcoolique, amateur de prostituées !

F.B : Oui alors que tu es en train de boire un jus d’ananas ! (rires). Non en réalité, je trouvais que Ramzy avait ce naturel et ce côté chanteur de cabaret. Ma femme a des origines orientales et elle m’a souvent emmené dans ces lieux. Je les adore, c’est le vrai raï pas ces trucs mixés que je déteste. Les gens viennent écouter les artistes avec beaucoup de respect et d’attention. Il y’a de la vraie souffrance et Ramzy pouvait représenter ce type d’artiste.

R.B : Je partage le même avis que Fabrice, ce sont des endroits fascinants. Ces vieux cabarets, algériens très souvent, regroupent toutes les souffrances et les fêlures humaines. Ça ressemble à la Saudade brésilienne. J’interpréte un vieux chanteur de raï qui accepte de devenir un faux imam pour régler ses dettes financières.  

CHRONIQUES : Ramzy, votre personnage a de multiples facettes dans le film. En tant qu’acteur, ce rôle doit être intéressant à interpréter?

R.B : Je ne sais pas … je ne me suis pas posé la question. En fait Fabrice doit avoir raison, il y’a beaucoup de moi dans ce personnage. En réalité, je n’ai pas énormément joué, c’est moi Ramzy dans une aventure. Sans prétentions, ce n’était pas le rôle le plus dur de ma vie car je n’avais pas la sensation d’être totalement dans la peau d’un autre. Mon objectif était de rester très concentré pour jouer juste.

F.B : Ramzy est très bon et moi de toutes façons, quand je caste les gens pour un film, je ne cherche pas l’acteur qui va pouvoir « me jouer ça ». Je cherche le comédien qui est le plus proche du rôle sans se forcer. Je cherche la vérité, je ne cherche pas un comédien qui va me faire une composition. Avec Ramzy j’ai ce feeling, comme avec Guillaume De Tonquédec, Jonathan Cohen ou Audrey Lamy. 

CHRONIQUES : Vous parlez de Guillaume de Tonquédec et de Jonathan Cohen, respectivement le prêtre et le rabbin dans le film, vous avez pensé rapidement à eux aussi ?

F.B : Guillaume faisait parti d’une liste d’acteurs que je suis allé voir. Je le connaissais dans Fais pas ci fais pas ça où je le trouvais vraiment très bon. Jonathan Cohen lui a passé un casting. Je l’avais vu sur internet avec Serge le Mytho mais je ne connaissais pas sa filmographie sur le bout des doigts. Je ne connaissais pas l’homme non plus. Et vraiment ce qu’il fait dans le film est assez fantastique. Il passe d’un état dépressif à un état de joie intense quasi excessive. En tant qu’acteur c’est super intéressant à jouer. 

CHRONIQUES : Sur le plateau, j’ai lu que tout le monde était force de proposition. Fabrice, vous avez fait évoluer vos dialogues et le scénario durant le tournage?

F.B : Je vais te donner deux exemples. Le premier, c’est au début du film où Audrey Lamy chante les paroles d’un titre de rap. Ce n’était pas prévu et en discutant avec elle, je lui dis « apprends le texte et on va essayer ». J’ai bien fait car c’est une scène très drôle. Et puis le deuxième, c’est quand Ramzy, donc l’imam dans le film, évoque ses souvenirs sur la religion juive. Il n’en a qu’un, finalement, celui de Rabbi Jacob. J’avais écris deux lignes à la base et Ramzy est parti en improvisation (rires) … Nous étions vraiment morts de rire. Le public l’est tout autant lors des avant-premières. 

R.B : La bêtise de ce mec m’amusait énormément (rires). Ce qui était tout aussi drôle, c’est de voir le manager, joué par Fabrice dans le film, totalement désespéré face à autant de connerie ! Je comprends son regard et je rigole automatiquement. Mais je vais te dire, quand la vanne est là, il suffit de dérouler derrière. Ce faux imam raconte des énormités sur la communauté juive sans se rendre compte du problème. Il ne se croit même pas antisémite. Ce comique de situation m’amuse beaucoup.

CHRONIQUES : Plus globalement Ramzy, vous parlez d’ambiance de tournage, j’ai cru comprendre qu’elle fut excellente ?

R.B : Un bonheur du matin au soir ! Avec les garçons mais aussi Audrey Lamy. Cette actrice est d’une drôlerie incroyable ! Je pense qu’elle va avoir de très belles opportunités car elle a une énergie et beaucoup d’humour…

FB : Ah oui je confirme ! Elle est rentrée à fond dans l’ambiance. Nous sommes, Ramzy et moi, deux gros chambreurs et c’est le genre de tournage où il ne faut pas trop montrer ses failles (rires)… Elle s’est totalement fondue dans le moule et c’était elle qui allait très loin dans la vanne par moment.

R.B : Ah oui ! Elle a été exceptionnelle. J’ai vraiment eu un coup de cœur artistique pour Audrey. Ce n’est pas un discours de façade. Le soir, on ne parlait jamais de « fin de journée », on restait ensemble et on plaisantait. 

CHRONIQUES : Fabrice, ce genre d’ambiance a des conséquences positives  dans le travail j’imagine.

F.B : Oui bien évidemment. Certaines conclusions de scènes ont été gardées telles quelles. Ramzy, Guillaume et Jonathan étaient connectés et force de proposition comme je le disais tout à l’heure. On ne se connaissait pas vraiment avant le film mais pourtant, dès les essais filmés, j’ai senti une énergie. Mes prochains films ont été tournés à Cuba, en Afrique du Sud, dans des endroits idylliques, mais je n’ai pas ressenti cette même synergie. C’était comme une colo sauf que le soir tu rentres chez toi vu que j’habitais à côté. Cette envie des acteurs de participer m’a beaucoup aidé parce que je suis à la fois  réalisateur et acteur dans le film.

R.B : Ce qui dit Fabrice est juste, il y’avait pendant le tournage une « ambition commune ». On ne va pas se mentir ce scénario « c’est chaud »! On ne se connaissait pas avant le film mais on avait tous conscience de cette exigence. Une réplique symbolise cette complexité…Celle où le prêtre dit au rabbin « ne t’inquiète pas l’étoile tant qu’on ne te la met pas sur la poitrine tout va bien ». Ce style de blague, tu ne peux pas mettre ça sur les réseaux sociaux … Même avec un émoji licorne (rires). Nous étions conscients qu’il fallait bien s’entendre pour paraître naturels et soudés. 

CHRONIQUES : Fabrice, est-ce que vous avez hésité à poursuivre l’écriture du scénario à un moment ? Comme le dit Ramzy, on vit une époque où la moindre phrase est analysée. Est-ce que vous avez eu peur que le public ne cerne pas ce second degré? 

FB : Au départ, je sais pas si tu te souviens Ramzy, ton personnage devait prononcé cette réplique. Le matin, j’arrive sur le plateau et je lui dis « on va la filer au prêtre ». C’était l’occasion pour le personnage de Guillaume de s’intégrer dans le groupe et de casser un peu cette image rigide. Tout ça pour te dire qu’on discutait tous les jours. Moi j’ai baigné dans le catholicisme jusqu’à mes 15 ans, la famille de Ramzy est musulmane et pratiquante et Jonathan à un grand oncle qui a été rabbin ,donc, on a eu énormément de débats sur la coexistence. Après, tu me parles des réseaux sociaux, ceux qui critiquent le film sont les mêmes qui critiquent le manque de liberté d’expression. Si on s’arrête à ce genre de remarques, on ne fait plus rien. C’est « le serpent qui se mord la queue » quelque part. Il faut continuer à défendre ce type d’humour. C’est ce qui nous fait rire quand on est entre amis. 

CHRONIQUES : Vous trouvez que les scénaristes, les comédiens s’auto-censurent parfois? Ou alors est-ce que ce sont les producteurs qui exigent certaines limites? 

R.B : Je connais bien l’Islam. Pendant la préparation du film, Fabrice m’appelait pour me dire « tu en penses quoi de cette vanne ? »… Parfois je lui disais « Je la trouve un peu dur ». Il me disait « Ok » et il l’enlevait.  L’humour noir ne choque pas au cinéma si le scénario, les acteurs et les punchlines sonnent justes. Il ne faut pas de blagues gratuites. Dans le film, on voit un faux imam musulman en train d’acheter du vin et du saucisson dans un supermarché… Je trouve ça drôle, je dis oui. Après, tout dépend où tu places le curseur du politiquement incorrect.

F.B : Je ne m’auto-censure pas mais je n’avais pas envie de perdre le fil rouge du film : coexister et plaisanter ensemble. Je vais te raconter une anecdote, certains journalistes m’ont dit « oui mais vous n’allez pas jusqu’au bout car l’imam dans le film n’est pas un vrai religieux ». Sous-entendu « je ne voulais pas me mouiller », c’est faux ! C’est juste qu’il ne semblait pas pertinent d’imaginer ce personnage autrement. Au cinéma, on a déjà vu des faux rabbins, comme Rabbi Jacob, des faux prêtres mais on a quasiment jamais vu des faux imams. Je  le répète, je suis très à l’aise avec ce genre d’humour.

CHRONIQUES : Fabrice dans tous vos films il y’a toujours cette idée de « voyage », spirituel ou physique, c’est une volonté de votre part ?

F.B : Oui car le voyage permet de révéler les personnes. On doit se confronter à nouvel environnement, à une nouvelle population. Jusqu’à mes 15 ans, je respectais énormément les prêtres. Ils n’avaient pas de failles pour moi. Aujourd’hui, je les respecte toujours beaucoup sauf que mes expériences, mes rencontres m’ont permis de prendre du recul. Je n’ai aucuns problèmes à tourner la religion en dérision. Je suis resté proche d’un aumônier, on se parle assez souvent. J’attends que mes parents regardent le film et me donnent leurs avis. 

CHRONIQUES : Faire du cinéma, c’était une volonté lorsque vous étiez adolescents ?

F.B : Non, Ramzy et moi, nous venons de la scène, on a commencé par là. On a joué devant 30 personnes pendant des années. La plupart de nos amis continuent à le faire du reste. Nous n’étions pas destinés à faire du cinéma, on a eu une chance inouïe. Un jour, on m’a dit « ton idée a plu, tu vas en faire un film ». Je le fais sérieusement mais ce n’est pas une obsession. Moi quand j’étais ado, je faisais le con au fond de la classe et c’est pour ça qu’un jour je me suis dit « je vais monter sur scène ». 

R.B : Je suis totalement d’accord et c’est pour ça qu’on ne se fait pas refaire les cheveux (rires)… C’est la phrase la plus importante de cet entretien !!! Si on refait nos cheveux on ne sera plus drôle. C’est la trahison suprême. On a décidé de monter sur scène car nous étions moches et nous savions que c’était le seul moyen de draguer les filles (rires).

CHRONIQUES : Revenir sur scène, c’est une envie Ramzy ?

R.B : J’en parle tous les jours à Fabrice. J’ai envie d’y retourner car la scène c’est la vrai vie. Ça me travaille énormément. 

F.B : On en discute beaucoup car je prépare actuellement mon nouveau spectacle. En Juillet dernier, j’ai réservé une salle pour tester mes blagues et prendre des « coups » (rires). Ramzy me disait « faut que je revienne! ».

R.B : Je vais te sortir une phrase à la Francis Lalanne mais pour moi la scène c’est « rester en vie ». C’est l’ADN de notre existence. Le cinéma c’est totalement différent. Tu te déplaces partout, les gens sont gentils avec toi, tu es reçu dans les hôtels etc… tu perds le fil un peu.

F.B : Le cinéma c’est l’embourgeoisement et l’embourgeoisement c’est l’ennemi de l’artiste. Tu n’es plus au contact. Quand tu fais des salles de 30 places, tu retrouves ces odeurs que j’ai connu à mes débuts en 1998. Je suis dans la même loge que les autres comédiens. Alors que certains ont déjà bien rôdé leur spectacle, toi tu arrives et tu dois convaincre les gens. Ce n’est pas gagné d’avance, tu dois totalement te remettre en question. Tu as pu faire rire les gens il y’a deux ans,  mais là, à l’instant T, tu repars de zéro. Une vanne ne marche pas, tu baisses la tête et tu repars le lendemain. C’est con ce que je vais te dire mais c’est plus facile de faire rire à l’Olympia. Ce n’est pas prétentieux ce que je dis mais tu joues devant 2000 personnes qui attendent ton spectacle. Dans les petites salles, les gens sont mal assis et ils veulent rire, peu importe qui tu es. C’est le retour à la vrai vie et tu te perds si tu ne le fais pas.

CHRONIQUES : Fabrice, est-ce que vous vous permettez les mêmes blagues au cinéma et sur scène ?

F.B : Non, ça n’a rien à voir. On raconte une histoire au cinéma et il faut certain équilibre. Surtout, il ne faut pas que les vannes soient gratuites. Au stand-up, il y’a plein de gratuité, c’est parfois bête et méchant mais il n’y a pas de mur ! Une fois que tu es en connivence avec le public, tu peux aller très loin. Au cinéma, il faut que ça apporte quelque chose, le public n’est pas dans les mêmes dispositions mentales. 

CHRONIQUES : Au niveau du stress, c’est plus dur d’être dans une salle à regarder les réactions du public ou d’être sur scène ?

F.B : C’est deux types de stress. Au cinéma, tu ressens la pression car t’es impuissant. Tu n’es pas au stand-up où finalement tu peux réessayer une blague le lendemain. En revanche, dans le one-man tu dois trouver un bon spectacle car tu sais que dans trois mois t’es sur scène. Au cinéma si c’est un échec tu peux t’isoler et passer à autre chose. La scène tu vas prendre les « coups » tous les soirs.

R.B : Ouais … j’ai l’impression d’entendre Rocky Marciano (rires).

CHRONIQUES : Cette mentalité, vous l’avez retrouvé en rencontrant Jonathan Cohen ?

R.B : J’ai tourné avec lui et il est ultra précis. C’est un ancien élève du conservatoire et le cinéma a toujours été un objectif pour lui. Mais il a un point commun avec nous deux : ça reste une « kaïra » ! Il ne se prend pas la tête, il a un esprit très « urbain ». C’était intéressant de travailler avec lui car j’avais envie de le suivre. Il blague énormément et c’était un délice de tourner avec lui. 

F.B : Et il fait beaucoup de propositions ! C’est vraiment très intéressant pour un réalisateur. Certains n’aiment pas ça mais moi je ne veux surtout pas brider les acteurs et les actrices. 

Interview réalisée par Antoine Pineau. Tous droits réservés. 

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